Le pays de « l’exception culturelle » est-il voué à rester dans le tiers-monde de la culture numérique ? Cette question se pose aujourd’hui alors que des rumeurs circulaient depuis le début de la semaine sur le lancement supposé imminent du Kindle Fire en France et sur la probable diffusion de contenu multimédia via le fameux Google Play. Sur LesArdoises, nous avons pris toutes les pincettes nécessaires à propos de la tablette d’Amazon : il nous semblait peu probable que le Kindle Fire soit commercialisé sur le vieux continent. Un tweet d’01.net semble aller aujourd’hui dans ce sens : « Contrairement à ce qu’avancent les rumeurs sur le web, la tablette Kindle Fire ne va pas être lancée en France prochainement ».

Voilà qui a le mérite d’être clair. Du côté du Google Play, plusieurs d’entre vous nous ont signalé l’apparition de « Play Movies », « Play Music » ou encore « Play Books » sur leurs terminaux. Ce que l’on constate chez nous, c’est que lorsqu’on clique sur ces onglets dans le Play Store, nous nous retrouvons face à l’éternel message « We’re sorry, the document you requested is not available in your country ». Google ferait donc du Google, c’est-à-dire un déploiement de service au compte-goutte, quelques utilisateurs seulement ayant accès au contenu pour l’instant.

C’est pourtant ce qui a pu faire écrire à nos collègues de FrAndroid que l’arrivée des services Google Play sur le marché était imminente. Mais à quoi s’attendre ? Si vous voulez notre avis, pas à grand chose, aussi bien du côté d’Amazon que du côté de Google. Pourquoi ? Simplement parce que la situation française, que ce soit du côté de l’édition du livre ou de la production cinématographique et musicale n’a pas changé d’un iota depuis les dernières fois où l’on parlait de culture numérique.

Si Kindle Fire en dehors des Etats-Unis il y a, Amazon ne pourra pas l’accompagner des mêmes services que ceux qu’il propose aux Etats-Unis, notamment du côté de l’abonnement « cinéma ». Google ne pourra pas non plus faire des miracles avec Play Movies : non, on ne verra pas débarquer un service comme Netflix, Hulu ou Amazon Video du jour au lendemain. Mais « le buzz » prend, et on entend parler, peut-être un peu trop, de ces deux grands géants du multimédia. Que peut-on attendre alors et pourquoi parler de ces services ?

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En France, du côté des livres, vous n’êtes pas sans savoir que le prix est défini par les éditeurs, ne laissant que très peu de marge de manoeuvre aux revendeurs. Bien souvent, un e-book Kindle coûte plus cher que sa version matérielle sur Amazon.fr.  Sur le Google Play Books, il semble pour l’instant que seuls les ouvrages gratuits soient consultables – c’était déjà le cas sur Google Books depuis très longtemps.

Mais Google est coutumier de l’infraction quand il s’agit de pousser en avant un de ses services hors des USA. Souvenez-vous de l’histoire de la numérisation des livres qui avait grincer des dents toutes les maisons d’éditions françaises, ayant amené Google devant les tribunaux. Il est donc possible que Google rejoue les bad boys sur notre territoire en proposant une bibliothèque géante fondée sur les principes concurrentiels de l’édition aux Etats-Unis. Cela ne passera pas longtemps et aucun signe nous permet de dire qu’ils retenteront l’expérience, mais ça aurait le mérite de relancer le débat.

« 4 euros par transaction pour les ayants droit, cela signifie un prix de vente TTC pour le consommateur de 8,13€ TTC. Pour un film en SD, en stéréo en sans bonus, et en location uniquement pour 48 heures. – ZDNet »

Cela dit, après les derniers procès, c’est assez peu probable que Google retente ce genre d’opération « ça passe, ça casse et on soigne après », même si cela serait évidemment bénéfique pour nous, lecteurs. Et du côté des films et des séries, la situation est encore plus déplorable en France. Pensez-vous vraiment que Google ou Amazon pourra faire mieux qu’iTunes, qui propose un service minimum, d’une qualité relative et qui reste très cher ? Si l’un des deux géants avaient les moyens légaux de casser le marché de la VOD en France, l’un d’entre eux se serait déjà jeté dans la bataille.

ZDNet a révélé dans un article récent que les associations de producteurs françaises trouvaient tout à fait normal de louer un film en VOD pour 8€ et 13 centimes. 8€ et 13 centimes, c’est à peu près le prix d’un abonnement de base à Netflix outre-Atlantique. Voilà la position de ceux qui décident des prix du contenu numérique en France et malheureusement, ces décideurs montrent qu’ils sont de plus en plus attachés à business-models archaïques. Du coup, difficile d’espérer quoi que ce soit venant d’Amazon ou de Google Play sur ce terrain là également.

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Vient enfin la question de la qualité du service. Les premières captures d’écran des utilisateurs ayant eu accès au Google Play nous montrent des films en version française. C’est obligatoire pour proposer du contenu en France, mais on sait que la plupart des cinéphiles regardent leurs films en VO. Sera-t-elle incluse ? Google n’est pas forcé de proposer ce service supplémentaire, ni d’inclure les sous-titres dans d’autres langues que le français. De même, la qualité du film n’est pas mentionnée… est-ce que ce sera de la HD ? Pourra-t-on bénéficier d’une meilleure qualité sur tablette ? Des questions auxquelles un pessimisme dû à l’habitude des pratiques des compagnies dans le milieu de la culture nous conduit à répondre par la négative.

Du côté de la musique, c’est à la fois plus simple et plus compliqué. On trouve sur LesArdoises que Google Music est une des innovations récentes les plus intéressantes de Google. Mais nous y avons eu accès de manière détournée, en utilisant une adresse IP américaine. Est-ce que Google Music est légal en France ? Pas sûr. Rien ne vous empêche a priori de donner votre mot de passe Google à vos parents ou vos amis, qui pourront alors écouter votre musique en même temps que vous : vous aurez créé une sorte de Spotify-like limité à vos connaissances, gratuit et donc parfaitement illégal.

Du coup, toutes ces annonces du côté de la culture numérique qui « se développerait prochainement en France » nous laissent un peu de marbre pour la seule et bonne raison que ni les majors, ni les maisons d’éditions, ni les associations et lobbies de production n’ont changé de philosophie. La loi, elle non plus, n’a pas changé et n’offre toujours pas de liberté aux diffuseurs de contenu, qu’ils s’appellent Amazon, Google ou Apple.

Un Kindle Fire en France ? Pourquoi pas, ce sera simplement une coquille vide bon marché, les plus naïfs l’achèteront pour lire, les plus tech-addicts installeront Android 4.0 dessus et auront une bonne tablette 7 pouces à bas prix. Google Play en France ? Pourquoi pas, mais ce sera un service limité, qui n’aura pas les moyens juridiques de révolutionner le marché et sera aligné sur les prix de la concurrence ou subira les foudres des fameux « ayants-droit ». Comme nous le disions en introduction, la France reste dans le tiers-monde de la culture numérique, car son problème n’est pas l’offre, mais la structure elle-même : ce n’est malheureusement pas en multipliant les offres similaires que la situation changera et c’est précisément pour ça que Google Play ou le Kindle Fire au sens où on les imagine ne sont encore que de doux rêves…