Amusante expérience hier soir pour un rédacteur technophile comme moi : comme certains d’entre vous le savent, je suis actuellement retourné entre 1492 et 1789, entre la fin du Moyen-Âge et les débuts républicains, dans un monde privé de ses richesses, un monde cloisonné, qui cherche à s’ouvrir, mais qui n’a pas les moyens techniques de faire ce qu’il veut. Bref, je n’ai plus internet.

Du coup, comme vous, j’ai suivi la conférence Google sur mon smartphone en EDGE, sur le compte LesArdoises, Kevin aux manettes et je retrouve seulement un FreeWifi peu avenant aujourd’hui pour vous écrire ces quelques mots. Introduction inutile ? Pas tant que ça : cela fait bien longtemps que je n’ai pas été spectateur d’un événement, et non pas acteur-commentateur. Cette distance compte, car elle permet de suivre une annonce dans la peau du consommateur, du futur utilisateur, de celui qui va se demander « ai-je envie d’acheter cela ? » et non « bon, il faut que je contacte Google demain pour savoir quand ils auront des exemplaires de prêt, les lecteurs attendent déjà notre test ».

En suivant donc l’annonce de la fameuse Nexus 7, qui est ni plus ni moins la tablette que nous attendions de Google, moult émotions se firent sentir. D’après les premières prises en main que l’on trouve çà et là sur la toile, cette tablette Nexus semble être un produit vraiment réussi. Réussi, dans le sens où tout paraît fluide et agréable à utiliser, les journalistes ayant reçu un exemplaire ont pris du plaisir à le manipuler dès les premiers instants, ces minutes cruciales qui déterminent l’impression générale que l’on aura de l’engin. Google a donc fait le bon pari en choisissant Asus pour la manufacture, compagnie désormais bien rodée sur le secteur des tablettes – et l’intégration logicielle de l’OS est évidemment excellente, Nexus oblige.

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On a alors une petite pensée triste pour Samsung et sa Galaxy Tab 2, vendue 50 euros plus chère et incapable de décoder du 1080p ou d’afficher les jeux Tegra Zone. On lâche volontiers une larme pour tous les concurrents qui essaieront de vendre de la tablette entrée de gamme de 7 pouces au-delà de 200 euros, ou aux chinoises qui devront tenter de faire mieux au niveau tarifaire. Si Apple a réussi, modèle après modèle, à imposer une limite mentale au prix d’achat d’une tablette 10 pouces haut de gamme, Google a très certainement fixé le marché de la tablette Android de 7 pouces. Et ça, c’est une excellente chose.

Mais alors voilà, après l’exaltation du passionné, viennent les craintes du sceptique. Est-ce que la Nexus 7 est un produit Nexus, ou plutôt, un pur produit Nexus ? Rappelons que Google  a radicalement changé la signification de cette gamme, modèle après modèle. Si le Nexus One était un produit haut de gamme conçu pour donner une ligne directrice aux constructeurs, les Nexus S et Galaxy Nexus sont tous les deux sortis en fin de cycle d’une technologie, apportant par deux fois « le meilleur et dernier smartphone de l’année qui vient de s’écouler » plutôt que « le premier smartphone de la génération précédente ».

La gamme Nexus a réussi à rester la favorite des androfans, Google-addicts et autres développeurs, mais n’a jamais touché le grand public. Il est donc intéressant de constater que Google porte sa première tablette dans deux directions opposées : le fer de lance qui n’est pas censé se vendre, comme le Nexus One en son temps, et le produit grand public de type « portail multimédia ».

Comme l’a répété le CEO de nVidia, la Nexus 7 est d’abord un produit censé créer une norme, celle de la tablette 7 pouces sous Android propulsée par un processeur Tegra intégré dans le « projet Kai », qui vise, en partenariat avec Google, à optimiser les coûts des composants et de l’assemblage pour créer d’excellents modèles à prix cassé. Hier, nVidia a confirmé que la tablette A110 d’Acer faisait également partie de cet éco-système : voilà déjà un produit qui héritera de la Nexus 7, comme les Desire et autres Galaxy S ont hérité des avancées du Nexus One en son temps.

Mais alors, quid de la partie grand public ? Eh bien comme prévu, cette tablette by Google est orientée autour des services du Google Play. L’intégration du contenu est poussée au maximum, pour mettre en avant les films, morceaux de musiques, livres et autres applications. Comme le Kindle Fire, cette tablette est un portail, une ouverture vers la consommation. Est-ce que cela plaira aux technophiles ? Pas sûr. Est-ce que cela permettra de satisfaire le grand public à l’échelle internationale ? Encore moins sûr.

Il faut bien comprendre que lorsqu’on fait une tablette qui tourne autour du contenu, il faut que le contenu soit présent. Les USA ont accès à l’intégralité des services Amazon et pour un consommateur américain, le Kindle Fire propose une offre complète et de qualité. Le Google Play, lui, s’est internationalisé, tant mieux, mais le contenu est loin de suivre. Confronté aux problèmes juridiques à l’échelle nationale que connaissent déjà à peu près tous les vendeurs de contenu numérique, le Google Play n’a pas suffisamment d’armes pour se démarquer.

Et en Français… ?

En France, on se retrouve par exemple avec des films en version française, en location, parfois en SD, diffusés par un lecteur Youtube quand on le lit sur un ordinateur, pour des prix qui ne sont pas compétitifs. Vous me direz, iTunes ne propose pas l’intégralité de son catalogue en version multilingue non plus, mais des efforts sont faits depuis maintenant longtemps et de telles avancées n’arrivent que dans la douleur – Google doit rattraper ce retard s’il veut séduire. Non, je ne louerai jamais un film qui ne propose pas de VOSTFR ou de VOSTVO, et je pense ne pas être le seul à avoir ces exigences, qui sont remplies depuis des années par les DVD, quasiment jamais sur la VOD.

D’ailleurs, le public exigeant, c’est souvent celui du premier groupe que vise la Nexus 7, les technophiles. Voilà donc où le système cloche et l’on en revient toujours au problème de l’offre de contenu et de services en Europe, qui peine à se développer quelle que soit la plateforme. Offre pauvre et omniprésente – tout tourne autour du Play Store -, matériel et OS de qualité, en France et dans les pays non anglophones, il y aura clairement des arguments de part et d’autre de la balance, que l’on soit passionné ou simple utilisateur.

Et c’est là qu’intervient ce que l’on pourrait appeler « l’aura Nexus ». Comme nous l’avons dit, ce produit a aussi été pensé pour devenir un modèle de référence et Acer a déjà une tablette en préparation. nVidia, de son côté, a affirmé que le projet Kai allait englober plusieurs modèles d’ici la fin de l’année. Nous aurons donc peut-être très bientôt les tablettes qui seront à la Nexus 7 ce que le Desire et le Galaxy S ont été au Nexus One. Il est possible alors que la tablette idéale, pour le grand public ou pour les technophiles, ne soit pas celle de Google. Si Samsung ou Sony, par exemple, proposent un modèle « Kai » avec leur catalogue multimédia, 7digital, du Dropbox gratuit et leurs propres services, peut-être aurait-on un accès bien plus complet aux offres multimédia payantes

D’un autre côté, si des constructeurs comme Asus ou Acer décident de sortir des modèles tirés du Nexus, ouverts et plus distants du Play Store et d’une offre multimédia quelconque, peut-être que ce seront eux qui toucheront juste dans le coeur des technophiles et autres tech-addicts.

Google pourrait donc bien avoir réitéré l’opération de séduction côté constructeur avec son produit de référence, tout en l’orientant dans deux directions opposées qui, en dehors des USA, ont du mal à converger. Ces deux directions, le Nexus pour passionnés et le Play Store pour le grand public ont de grande chance, à terme, de se retrouver propulsés par des modèles différents, souhaitant contenter l’un ou l’autre des groupes d’utilisateurs. Il est évidemment bien trop tôt pour mesurer l’impact de la Nexus 7 sur le marché de la tablette en général, mais il faut reconnaître qu’à défaut d’être parfaite, cette ardoise augure de belles choses pour Android alors que l’on pensait le système sur tablette agonisant sous les coups de Windows 8, délaissé qu’il était par son créateur. Mais ça, c’était hier.

Photos via Anandtech